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Abdel Rahim Ali
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Jawad Bendaoud: "À un moment, ça va péter"

mercredi 28/novembre/2018 - 05:57
La Reference
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Le "logeur de Daech" maintient ne pas connaître l'identité des terroristes qu'il avait hébergés après le 13-Novembre.

La pression est montée progressivement au fil des questions du président de la cour d'appel de Paris. Jusqu'à ce que l'homme en face de lui explose. Le visage se crispe, le corps se tend, Jawad Bendaoud hurle et tape sur le pupitre en bois. "Je n'ai plus rien à perdre. Sur la tête de mon fils. C'est pas un jeu pour moi. Faut pas jouer avec moi. Vous me lancez des petites phrases depuis tout à l'heure, vous me dites que j'ai changé de version. Oh monsieur le juge, vous faites quoi là? A un moment, ça va péter. J'ai rien à perdre. Depuis huit mois, je me démerde tout seul. Même le RSA, je le touche pas (il mime de cracher par terre). Mettez-moi six ans, j'en ai rien à foutre." 

 

Deux gendarmes se sont avancés dans l'allée. Xavier Nogueras, l'avocat de celui que tout le monde résume depuis trois ans à son prénom, s'est levé. Le conseil ne chuchote plus, cette fois il lui intime de se calmer, le contient physiquement et le force à s'asseoir. L'audience est suspendue mais Jawad Bendaoud continue à s'énerver, il répète les mêmes phrases en boucle.  

Depuis deux heures et demi, le jeune homme de 32 ans qui comparaît pour recel de malfaiteurs terroristes est debout face à la cour, moulé dans son jogging rouge. Calmement mais sèchement, le président le pousse dans ses retranchements, lui demande "pour la dixième fois" de ne pas l'interrompre. Le magistrat exige qu'il soit "rigoureux" et qu'il ne dise pas "une chose et son contraire dans la même phrase" car "on est toujours d'autant plus crédible que l'on offre la même version". "Je suis d'accord avec vous. J'ai été contradictoire", reconnaît l'homme qui a fourni un logement à deux terroristes du 13-Novembre, Abdelhamid Abaaoud et Chakib Akrouh, dont il a toujours nié connaître l'identité.  

 

"T'as hébergé le croque-mort de Daech"

 

"Jawad" a réponse à tout. "Il est tout à fait normal de ne pas être cohérent dans une affaire comme ça. (...) Tout le monde me fait passer pour le complice d'un terroriste. Moi, je vais héberger un mec qui vient de Syrie et qui a tué 130 personnes? Le fait que les gens pensent ça, ça me rend fou. (...) On a du mal à faire la différence entre moi, un être humain normal et un homme qui a tué 130 personnes." Il le jure, le rabâche à l'envi, tout est vérifiable, il n'est pas un "menteur".  

Le débit est effréné, les apartés fréquents et les détails nombreux. Jawad Bendaoud n'est pas un prévenu difficile à faire parler. C'est plutôt le contraire. Il faut réussir à le cadrer et à canaliser le flot de ses pensées. Celles qu'il a déjà martelées en février dernier lors de son procès en première instance, au terme duquel il avait été relaxé.  

Le 17 novembre 2015 au soir, quatre jours après les sanglants attentats de Paris, il accueille dans son appartement du 3e étage de la rue du Corbillon à Saint-Denis deux "frères mus" qui sont en réalité deux des terroristes, "casquettes bleu marine avec le logo du PSG" sur la tête. Parmi eux, Abdelhamid Abaaoud, l'un des coordinateurs des attaques. Dans une vidéo de mars 2014, le djihadiste belge présent en Syrie est apparu souriant à bord d'un pick-up tractant des cadavres. 

Des images que Jawad Bendaoud reconnaît avoir vu des dizaines de fois en prison: "tout le monde les regardait". Le "gros nez" et la bouche du combattant le marquent. Mais le 17 novembre 2015, il ne le voit que "3-4 minutes" dans son appartement mal éclairé. Ce n'est qu'en garde à vue qu'il fait le rapprochement, assure-t-il, lorsqu'un policier "blond aux yeux bleus" lui aurait lâché: "T'es dans la merde. Tu sais qui t'as hébergé? Le croque-mort de Daech." 

Le 16 novembre pourtant, lui rappelle le président, la photo du membre des commandos des terrasses est diffusée dans la presse. "J'ai pas regardé la télé, je suis formel, lâche ce mercredi celui qui a été arrêté devant les caméras de BFMTV. À aucun moment, je n'ai vu la tête d'Abaaoud, à un aucun moment j'ai su que deux mecs étaient recherchés." Sur son téléphone Samsung à 20 euros, il n'avait "pas Internet". Il vient de passer le week-end "défoncé" sous l'effet de la cocaïne, alors qu'il est "en pleine embrouille" avec la mère de son fils et cette "fille du 91" qui lui dit qu'elle est enceinte et qu'elle ne veut pas avorter. 

 

"Je ne suis pas ici pour faire un comedy show"

 

Le délinquant multirécidiviste de Saint-Denis pense alors avoir affaire à "des voyous". A posteriori, il reconnaît que de nombreux signes, "assemblés", auraient dû l'alerter. Mais, il y a "une différence entre trouver quelqu'un de louche et un terroriste. Moi, on prononce ce mot-là, je ne quitte pas la pièce, je quitte le 93", affirme-t-il. 

Avant son arrestation il y a trois ans, alors au téléphone avec son ex-compagne, il évoque des "ceintures". Il a dû en entendre parler sur BFM. "J'ai dit BFM? Ah non, dans la rue." De toute façon, de sa vie, il n'a jamais vu d'explosif "même posé sur une table". Pas son "domaine", ça ne "l'intéresse pas". Son ADN retrouvé sur un morceau de scotch ayant servi à un des gilets explosifs des terroristes? "Je n'ai jamais participé à un scotchage de détonateur, je n'ai même jamais donné un rouleau de scotch à Abaaoud", jure-t-il.  

"Ce que je vous dis là, c'est pas des sketches. Je ne suis pas ici pour faire un comedy show. Monsieur le juge, c'est que la réalité que je raconte", clame-t-il. Comme le fait d'être en train de danser sur "Les Magnolias" de Claude François le 13 novembre au soir quand les explosions du stade de France de Saint-Denis retentissent. Le petit caïd du 93 qui a passé une partie de sa vie derrière les barreaux est comme ça, sans filtre.  

 

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