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Des cybermercenaires américains à Abou Dhabi

lundi 04/février/2019 - 08:48
La Reference
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En 2013, alors qu’elle travaille pour la NSA comme employée de Booz Allen Hamilton, un sous-traitant privé, Lori Stroud recommande d’intégrer à son équipe, basée à Hawaï, un certain Edward Snowden. Qui, deux mois plus tard, va devenir le lanceur d’alerte le plus célèbre de la planète en faisant «fuiter» des documents secrets de l’agence américaine… Sa carrière plombée par le scandale, Stroud est recrutée l’année suivante par un ex-officier de la NSA, chez CyberPoint, un consultant en cybersécurité basé dans le Maryland, et envoyée à Abou Dhabi. Officiellement, l’entreprise y aide les Emirats arabes unis à améliorer leur cyberdéfense. Dans les faits, Stroud rejoint une unité secrète – nom de code : «Raven» – composée d’anciens du renseignement américain et de membres des services de sécurité du pays, qui n’est autre que la «division opérationnelle offensive» de l’équivalent émirati de la NSA. Le 29 janvier, l’agence Reuters en a dévoilé le fonctionnement et les activités dans une enquête très documentée.

«C’est une mission de renseignement»

Stroud va vite se rendre compte que la «mission de contre-terrorisme» dont on lui a initialement parlé consiste en réalité à espionner toutes sortes de rivaux, d’adversaires ou de critiques du régime, des leaders étrangers aux défenseurs des libertés fondamentales. Parmi les cibles piratées par Raven entre 2012 et 2017, on trouve, entre autres, l’Emir du Qatar Tamim ben Hamad al-Thani et l’ancien vice-Premier ministre turc Mehmet Simsek, mais aussi la journaliste yéménite Tawakkol Karman, prix Nobel de la paix en 2011, le journaliste britannique Rori Donaghy, ou encore le militant émirati des droits humains Ahmed Mansour – qui purge aujourd’hui une peine de dix ans de prison.

 

Pas de quoi, semble-t-il, poser de trop lourds problèmes de conscience aux cybermercenaires américains d’Abou Dhabi, à qui leur manager assure que la NSA (qui n’a pas répondu aux questions de Reuters) approuve le projet Raven. «Il y avait des jours où c’était dur à avaler, comme [quand on cible] un ado de 16 ans sur Twitter, raconte Stroud – la seule ancienne de Raven à avoir accepté de s’exprimer à visage découvert – à Reuters. Mais c’est une mission de renseignement. Je n’en ai jamais fait une affaire personnelle.»

«Ligne rouge»

En 2016, Raven passe sous le pavillon d’une entreprise émiratie, DarkMatter, et ses membres américains voient progressivement leurs prérogatives se restreindre. L’année suivante, Stroud découvre qu’au moins cinq de ses compatriotes, dont trois journalistes, figurent dans les bases de données de l’équipe clandestine. Pour elle comme pour plusieurs de ses collègues encore en poste à Abou Dhabi, c’est à ce moment, avec l’espionnage de citoyens américains, qu’une «ligne rouge» est franchie.

Stroud proteste auprès de ses supérieurs, est licenciée, se voit retirer ses téléphones et son ordinateur. Deux mois plus tard, elle est autorisée à retourner aux Etats-Unis. L’affaire, écrit Reuters, fait actuellement l’objet d’une enquête du FBI, qui cherche à «savoir si des Américains membres de Raven ont révélé des techniques de surveillance classifiées, ou s’ils ont illégalement ciblé des réseaux informatiques américains».

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