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Erdogan et les Frères musulmans, une relation sans espoir

mercredi 06/février/2019 - 07:38
La Reference
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Celui qui connait Erdogan sait qu’il est d’humeur changeante et très pragmatique. Un regard rapide sur son parcours avec l’Islam politique montre qu’il a souvent changé de camps. De sa proximité avec Erbakan et la fondation du parti de la justice et du développement, il est passé à l'instrumentalisation de Fathullah Kulan, puis à son alliance avec la Confrérie mère des Frères musulmans.

 

 

Erdogan a compris qu’il pouvait s’aligner sur les Etats-Unis et en tirer le meilleur parti. La Turquie avait été proposée pour diriger le projet du Bureau de la planification politique du Département d’Etat américain, Ce prjet intitulé « Apprivoiser l’extrémisme » visait à intégrer les islamistes dans des régimes libéraux.

 

Erdogan a essayé de mener à bien ce projet. Il a accueilli les Frères musulmans à bras ouverts et a soutenu les groupes islamistes, mais les moteurs de l'extrémisme de ces groupes se sont rabattus sur la Turquie, et ont par la suite affecté l'économie turque et la politique intérieure et extérieure d’Ankara.

 

Avec les tentatives de rétablir les relations avec Israël, la décision américaine de se retirer de Syrie, et l'accord en faveur d’une zone sécurisée au nord-est de ce pays, Erdogan a commencé à changer de camps. L'homme a abandonné ses partenaires du parti de la justice et du développement, a renié ses accords avec le PKK, a abandonné son Arbakan, et il peut facilement sacrifier les Frères égyptiens.

 

Les Frères face à la tempête

 

Les Frères musulmans se sont sentis menacés et ont pris conscience de la rapidité des changements en cours dans la région notamment la stabilité du système politique égyptien et le désir de la Turquie de ne plus vouloir les abriter et perdre un pays de la taille de l'Egypte, surtout avec les conflits gaziers en Méditerranée Orientale.

 

Le plan de la Confrérie s'articulait autour de plusieurs axes. Le premier consiste à contribuer activement à l'islamisation de la Turquie, la transformer en une sorte de sultanat ottoman, et soutenir Erdogan dans cette direction. Ainsi, ils seront au cœur de ce projet d'islamisation universel. Le deuxième axe est la tentative d'intégrer le Parti de la Justice et du Développement, de sorte que les Frères d'Egypte soient la référence jurisprudentielle et religieuse du parti, un fait qui permettra au groupe de rester plus longtemps en Turquie.

 

Le troisième axe consiste à se débarrasser des compagnons d'hier et à sacrifier ceux qui risquent de compromettre le projet frériste en Turquie. Ainsi, avons-nous comencé à entendre parler de problèmes au sein des chaînes satellites et de l’abandon par la Confrérie des jeunes d'Al-Azhar impliqués dans des assassinats en Egypte.

 

Le dernier axe est de prévoir un plan B si les trois axes précédents échouent. Ce plan B c’est la Malaisie dont le ministre de l’Intérieur, Ahmed Zahid Hamidi, n’a pas refusé, dans des déclarations aux médias, que son pays soit le refuge de la Confrérie. Les Frères pourraient donc être transférés à Kuala Lumpur évitant ainsi tout embarras pour le Qatar et la Turquie, au moment où la Confrérie se trouve dans une mer houleuse qui menace son existence.

 

Après les déclarations du ministre de l'Intérieur malaisien, les visites des dirigeants de la Confrérie à Kuala Lumpur se multiplient. Ainsi, le chef du mouvement tunisien d’Al-Nahda, Rached Ghannouchi, s’est rendu en Malaisie où il a été reçu par le premier ministre Najib Abdel-Razzaq. La Confrérie a organisé une « réunion internationale de solidarité de la nation islamique en Asie ». Cette réunion s’est tenue dans la province de Kilantan en coopération avec l'Union des érudits musulmans. Les dirigeants de la Confrérie affirment que la Malaisie est le « meilleur choix », car le parti islamique de Malaisie a adopté l'idéologie des Frères.

 

Entre décembre 2017 et mars 2018, la Malaisie a organisé un certain nombre de conférences auxquelles a pris part l’Organisation internationale des Frères musulmans, dont une conférence sur la « Modération et la tolérance » sous les auspices du parti au pouvoir en Malaisie, et en présence de Khaled Meshaal, chef du Bureau politique du Hamas, Abdel-Mawgoud Al-Dardiri, membre du Comité des relations extérieures du Parti de la liberté et de la justice, et Reda Fahmy, l’un des dirigeants du parti, qui a déclaré dans son allocution que la Malaisie a confirmé son soutien aux Frères musulmans.

 

Des membres du deuxième rang des Frères musulmans et un certain nombre de personnes figurant sur la liste terroriste dans les pays du Golfe se trouvent déjà en Malaisie, notamment Ahmed Abdel-Baset Mohammed, responsable des étudiants de la Confrérie, qui a échappé à une condamnation à mort en Egypte et qui coordonne avec plusieurs universités en Malaisie et en Turquie pour qu’elles accueillent les étudiants de la confrérie. Le ministère égyptien de l'Intérieur, a intercepté l’un de ses messages secrets à la confrérie dans lequel il dit : « Nous devons trouver une solution pour les jeunes égyptiens, qui peuvent voyager et qui ont besoin de se déplacer quelques soient les opportunités en Egypte. Je suis parvenu à trouver des bourses d’étude. Je vais expliquer aux jeunes comment voyager et loger à moindre coût en Turquie et en Malaisie. Comment préparer ses bagages, que manger et ou etc.».

 

La représentation frériste en Malaisie aidera le groupe mère à s’installer à Kuala Lumpur, notamment le Mouvement de la jeunesse islamique, fondé par l’ancien ministre de l’Éducation, Anwar Ibrahim, Al-Ghazali, Nawawi, Dessouki Ahmed, Dato Suhaimi et l’ancien ministre de l’Agriculture, Sinousi Hnid.

 

Citons aussi l’association malaisienne de la réforme, dont le noyau est formé d’étudiants malaisiens envoyés dans des universités britanniques dans les années 1970. Ils avaient des activités culturelles et religieuses par l'intermédiaire du soi-disant « Conseil des délégués islamiques ». Après avoir obtenu leurs diplômes, ils n'ont pas pu coopérer avec le parti islamique et celui de l’Unité nationale.

 

Il y a aussi le groupe Al-Arqam, qui partagent les mêmes objectifs avec les Frères musulmans, fondé par un disciple de la Méthode soufie d’Al- Muhammadiya, Ash'ari Bin Muhammad, au début des années 1980.

 

L’organisation internationale ordonne de quitter la Turquie

 

Le journal saoudien Okaz annonçait le 8 septembre 2017 de sources bien informées que des instructions avaient été données aux membres de la Confrérie de quitter la Turquie et le Qatar vers la Grande-Bretagne et la Malaisie.

 

Le journal Al-Riyadh indiquait à la même date que ces directives avaient été émises lors d'une réunion de l'organisation internationale à Istanbul. Ibrahim Mounir, secrétaire de l'Organisation internationale des Frères musulmans, a présenté le 4 mars 2018 un rapport contenant les noms des Frères lâchés par les services de renseignements qataris. Selon le journal Masrawi, leur rôle a pris fin et ils recevront en échange de l'argent ou seront transférés pour ceux qui le souhaitent en Malaisie. Doha, veut renforcer sa position face aux quatre pays du boycott (Arabie saoudite, Egypte, Emirats et Bahrein) qui l’accusent de soutenir le terrorisme.

 

Abdul Hafiz et Erdogan

 

Erdogan avait entamé une nouvelle phase de sa « transformation ». Il a voulu rétablir les relations avec Tel Aviv et a passé un accord secret avec les États-Unis pour sécuriser une zone sûre dans l'est de la Syrie.

 

Plus important encore, Erdogan a compris que son instrumentalisation de la Confrérie a échoué et lui a causé beaucoup de tort, et que l'utilisation du groupe  dans des projets en dehors du pays avait eu des répercussions négatives, notamment l'inquiétude des collaborateurs d'Erdogan face à l'influence croissante des Frères musulmans et au comportement immoral de certains membres de la Confrérie, en plus des preuves fournies par l'Egypte sur l'implication de certains d’entre eux dans des assassinats, notamment Alaa Ali Al-Samahi, Yahya Moussa et d'autres. Il y a aussi la mauvaise prestation des Frères dans les médias et l’échec des renseignements turcs après l’arrestation d’une cellule d’espionnage par les renseignements égyptiens, un fait qui a fait perdre à la Turquie tous ses amis Arabes et Européens.

 

C’est pour cette raison qu’Erdogan a livré Mohamad Abdel-Hafiz à l’Égypte. La Confrérie a donc lâché ce jeune qu’elle avait recruté auparavant sous prétexte qu'il s’est rendu dans le Sinaï un certain temps auprès de Daech.

 

En conclusion, la Confrérie sait qu’elle est confrontée à une tempête et s’attend à ne pas faire partie des calculs d’Erdogan. Elle envisage donc de faire fuir ses éléments dangereux vers des pays comme la Corée du Sud, le Brésil ou encore la Malaisie.

 

Erdogan et la Confrérie se trouvent chacun au sein d’une nouvelle étape, au cours de laquelle les fugitifs recherchés seront extradés. Une étape plus lointaine   de la Turqui et de l’influence d’Erdogan.

 

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