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En multipliant les accords migratoires, l'UE repousse ses frontières

jeudi 07/février/2019 - 04:08
La Reference
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Pour réduire l’immigration illégale à destination du continent, l’Union européenne n’hésite pas à recourir de façon croissante à des accords migratoires, qui impliquent une coopération avec des partenaires pas toujours fiables, et engendrent des perturbations dans les pays de transit.

            Dans la Corne de l’Afrique, l’Union européenne n’hésite pas à promouvoir ses actions en faveur de la «protection des droits humains» des migrants. Le 31 janvier, elle lançait un programme régional de formation contre la traite des êtres humains à Djibouti, dans le cadre du dit «processus de Khartoum», signé le 28 novembre 2014. Les institutions sont en revanche plus silencieuses sur le durcissement des lois anti-immigration dans les pays partenaires, alors que ce processus remontant à 2014 conduit l’UE à traiter avec certains Etats répressifs, au nom d’une stratégie généralisée d’externalisation des frontières européennes.

A travers le Fonds fiduciaire d’urgence pour l’Afrique créé en 2015 et rehaussé en 2018, l’UE a injecté 2,8 milliards d’euros dans la région du Sahel, de la Corne et du nord de l’Afrique. Au Soudan, pays de transit des migrants vers la Libye, l’UE achemine des fonds, du matériel et organise des formations pour contenir l’immigration et empêcher les migrants de rejoindre l’Europe par la mer. Ils restent, pour la plupart, dans leur pays d’origine.

Kidnappings

Si l’Union européenne ne finance pas directement le gouvernement, c’est toutefois avec le président du Soudan, Omar el-Béchir, qu’a été négocié le processus de Khartoum. Le président soudanais, qui réprime depuis deux mois des manifestations inédites dans son pays, est par ailleurs mis en accusation par la Cour pénale internationale (CPI) pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre.

«Le simple fait que l’UE négocie avec des gouvernements autoritaires contribue à les renforcer. Dans une certaine mesure, elle leur confère une légitimité», estime Mark Akkerman, chercheur pour le think tank Transnational Institute, «engagé pour un monde juste, démocratique et durable». Dans un rapport réalisé pour l’institution, il pousse l’accusation encore plus loin : «La gestion des frontières a également renforcé les Forces de soutien rapide, constituées de combattants de la milice Janjawid, considérée comme responsables de violations de droits de l’homme au Darfour.»

En 2016, la collaboration avec la Turquie avait suscité de vives critiques, en raison du pacte déléguant à la Turquie la gestion de la crise migratoire qui affectait l’Europe. Plus récemment, la Libye – véritable réservoir de migrants, dont la traite est en partie assurée par des milices et où l’on recense extorsions, kidnappings et mauvais traitements – avait fait réagir. «L’UE se rend indirectement complice, car elle prête des bateaux, fournit des formations aux garde-côtes qui ont pour mission d’intercepter les migrants avant nous», explique le spécialiste du droit européen de l’immigration et de l’asile Philippe de Bruycker.

«Plus d’obstacles, c’est plus de morts»

Durcissement des politiques migratoires sur la route des Balkans, cloisonnement des migrations de la Turquie vers la Grèce, partenariats avec les pays du Maghreb et extension des accords avec les pays africains… Face aux migrants, l’Europe se verrouille. Le phénomène n’est certes pas nouveau, rappelle le sociologue et spécialiste des migrations Antoine Pécoud. Mais, «la nouveauté, c’est qu’avant, l’externalisation des politiques migratoires ne concernait que les réfugiés. Maintenant elle s’est étendue au reste de l’immigration». Pour Philippe de Bruycker, il y a toutefois bien un point de rupture : «On s’inspire du modèle du pacte turc. Alors qu’avant on demandait aux pays de contrôler leurs frontières, maintenant on demande aux Etats de retenir les migrants sur leur territoire.»

Tandis que ces accords représentent des mannes financières non négligeables pour les pays destinataires, l’application de ces politiques migratoires engendre parfois des effets déstabilisateurs. Au Niger, la ville d’Agadez, où le transport des migrants était une activité banalisée, a connu de fortes perturbations économiques. Et les conditions de traitement des migrants se sont détériorées dans le pays. Le Tchad s’est également mué en un lieu de transit des migrants, se substituant à d’anciennes routes migratoires désormais closes.

«Contreparties»

D’autres craintes émergent, liées à la nature de ces accords, qui pourraient déstabiliser les pays qui manqueraient à leurs obligations, comme le résume Lisa Watanabe, chercheuse au Center for Security Studies : «Les accords appelés "EU compacts" menés avec certains pays du Sahel leur offrent des contreparties. Admettons que ces pays ne fournissent pas de bons résultats, ils pourraient être pénalisés par une réduction de l’aide au développement ou du commerce en provenance de l’UE.»

S’il est complexe d’évaluer l’impact de ces accords en raison de l’imbrication de multiples facteurs, l’agence européenne Frontex a cependant relevé une baisse de 89% de l’immigration clandestine à destination de l’UE entre 2015 et 2017. A trois mois des élections européennes, ces chiffres peuvent jouer en la faveur des institutions. D’autant plus qu’un certain nombre de gouvernements (Italie, Hongrie notamment) maintiennent la question migratoire à l’ordre du jour. Antoine Pécoud alerte quant à lui sur une autre facette de ces données : «Il y a certes eu une forte décrue de la traversée, mais aussi une augmentation de la mortalité en Méditerranée. Plus d’obstacles, c’est plus de morts.»

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