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Printemps algérien : ce qui se dit et se pense à Rabat, Tunis et Bamako

lundi 25/mars/2019 - 03:38
La Reference
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Quelques jours avant le début de négociations compliquées sur l'avenir du Sahara (jeudi et vendredi à Genève), des allégations selon lesquelles un consortium d'agents américains, marocains et serbes aidés par des islamistes algériens chercherait, depuis le Maroc, à transformer la mobilisation pacifique en Algérie en affrontements armés ont poussé le ministre marocain des Affaires étrangères à réagir officiellement. « Le Maroc n'a ni à se mêler des développements internes que connaît l'Algérie ni à les commenter », a déclaré Nasser Bourita le 16 mars, six jours avant la table ronde organisée par l'ONU en présence des Affaires étrangères marocaines, algériennes et mauritaniennes. Pour Rabat, l'enjeu est important : à ses yeux, Alger, qui soutient le Front Polisario (mouvement indépendantiste sahraoui), doit s'impliquer dans les négociations en admettant son rôle dans la crise. Alger, de son côté, reste sur sa position : « Le Sahara occidental est une question de décolonisation qui oppose le Front Polisario au Maroc. » « Le Makhzen fait profil bas, pas seulement pour des risques de contagion potentiels, mais pour ne pas être accusé d'ingérence », explique Ali Amar, cofondateur et directeur du site marocain d'information Le Desk, qui analyse l'annulation à la dernière minute, mercredi, d'une émission politique de la chaîne 2M qui devait traiter des manifestations en Algérie comme une manifestation de cette volonté de non-ingérence. « De plus, le contexte tendu des négociations de Genève sur le Sahara occidental fait craindre un raidissement d'Alger. À chaque moment historique en Algérie, l'impact sur le Maroc a été immédiat. Par exemple, la montée en puissance des islamistes, prélude à la décennie noire, a poussé Hassan II à intégrer leurs alter ego dans le jeu politique pour éviter la même spirale. Le Printemps amazigh en Algérie avait aussi inspiré le Maroc pour anticiper les revendications. »

En 2011, le Maroc, comme l'Algérie, a réussi à endiguer les révoltes par une réforme de la Constitution, approuvée par référendum, qui promettait notamment l'élargissement des libertés et une démocratisation des institutions du royaume. Mais depuis, le hirak du Rif, les émeutes « de la soif » à Zagora ou le soulèvement à Jérada ont montré que les foyers de revendications pour plus de développement étaient non seulement nombreux, mais aussi très mobilisés. « Le pouvoir marocain est aux aguets et redoute toute déstabilisation de l'Algérie, tout comme il redoute un nouveau Printemps arabe auquel il aura de sérieuses difficultés à répondre, les réformes cosmétiques de 2011 n'ayant pas convaincu », souligne Ali Amar. « Cela dit, il n'est pas question de débat sur la légitimité du pouvoir royal. » Parmi les rares prises de position publiques, la Coordination maghrébine des droits humains, que préside Khadija Ryadi, a salué dans un communiqué « le peuple algérien pour sa lutte contre le cinquième mandat » et appelé « toutes les forces démocratiques de la région à soutenir le peuple algérien ».

En Tunisie, une stricte neutralité affichée

Si l'Algérie, sixième partenaire commercial derrière les pays de l'Union européenne et la Turquie, exporte vers la Tunisie près de 425 millions d'euros de marchandises (essentiellement des hydrocarbures), elle exporte surtout « des touristes et de la stabilité ! » plaisante un diplomate tunisien. En 2018, 2,7 millions d'Algériens se sont en effet rendus en Tunisie, soit… 9 % de plus qu'en 2017. Quant à la stabilité, si aucun chiffre officiel ne permet de la mesurer, l'implication de l'armée algérienne dans la sécurité à la frontière où près de 25 000 hommes (selon des sources sécuritaires) surveillent une zone de plus de 1 000 kilomètres est largement saluée en Tunisie. Akram Kharief, spécialiste des questions de défense et qui anime le blog Menadefense.net, rappelle que « l'armée de l'air algérienne est mobilisée pour bombarder les monts Chaâmbi (Centre-Ouest), les éléments du génie militaire pour déminer les voies pendant les ratissages, et les commandos de chasse des paras algériens pour traquer les terroristes ». Et que, même si des groupes armés sont toujours actifs dans les maquis des monts Chaâmbi, « la région n'est plus un sanctuaire » en partie « grâce à l'étau sécuritaire algérien qui a ciblé leurs voies d'approvisionnement ».

Officiellement, malgré le message du président Essebsi qui a déclaré que les Algériens étaient « libres de s'exprimer sur leur gouvernance », mais que les manifestations étaient une « affaire interne » à l'Algérie, Tunis garde le silence par souci de « non-ingérence ». « Personne ne veut se mettre à dos une partie de la classe politique algérienne », a expliqué à l'AFP le politologue Hamza Meddeb. « Les autorités tunisiennes ne veulent pas laisser croire que la Tunisie prend parti en montrant un signe même minime de soutien pour éviter tout retour de bâton algérien. »

Après avoir interdit une manifestation de soutien, le 1er mars, devant l'ambassade d'Algérie à Tunis, les autorités ont autorisé celle du 10 mars devant le théâtre de l'avenue Bourguiba. « Vous savez que les Tunisiens ont souffert du chaos en Libye, donc, ils ont peur qu'il y ait un autre chaos en Algérie », explique aussi Alaa Talbi, président du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES), une des ONG organisant la mobilisation. Les Tunisiens voudraient aussi que leur expérience depuis 2011 puisse servir à leurs voisins. « L'Algérie, comme la Tunisie, a des acquis qu'il faut absolument préserver. Il faut continuer à dire non à l'islam politique », souligne Fatma, militante pour les droits humains.

Au Mali, de l'intérêt, de l'inquiétude et de l'espoir 

À Bamako, évoquer la mobilisation populaire anti-Bouteflika revient à regarder ce qui se passe à la frontière entre le Mali et l'Algérie. Vaste étendue désertique difficilement contrôlable, cette zone, où circulent familles et produits de première nécessité, est particulièrement sensible depuis qu'en 2012 le nord du Mali est tombé aux mains de groupes islamistes armés liés à al-Qaïda. Selon des sources sécuritaires, environ 50 000 militaires algériens surveilleraient la région (qui comprend aussi la frontière avec le Niger). Et malgré la présence des forces françaises, estimée à 4 500 militaires, les attaques des islamistes se sont propagées dans le centre et le sud du Mali, débordant même au Niger et au Burkina Faso. Déjà confrontée à une situation tendue et à la difficile montée en puissance de la force africaine du G5 Sahel (Mauritanie, Tchad, Mali, Niger, Burkina), l'opération militaire française Barkhane verrait émerger une nouvelle incertitude.

« La mobilisation du peuple algérien contre le régime du président Bouteflika est perçue au Mali avec beaucoup d'intérêt, d'inquiétude et d'espoir », explique Ibrahim, jeune blogueur et twitto malien, qui précise que, pour « ne pas froisser Alger », les autorités maliennes ont choisi de ne pas s'exprimer sur le sujet. « L'inquiétude, c'est de voir l'Algérie déstabiliser le Mali comme l'a été la Libye à la chute de Kadhafi. »

Au début des années 2000, Alger, soucieuse d'éloigner la menace islamiste vers le Sahel et de contenir un maquis affaibli en Kabylie, pratique une politique d'endiguement très critiquée par ses partenaires : les groupes armés du nord du pays, harcelés par les opérations militaires et coupés de la population, se sont repliés vers cette zone sahélienne de non-État, où les prises d'otages, les trafics en tout genre ont permis à « l'émirat du Sahara » d'al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) de devenir un acteur important de la région. « C'était une stratégie à court terme, une politique catastrophique », rappelle un diplomate européen à Alger. « L'Algérie croyait qu'une menace éloignée au-delà de ses frontières est une solution. Or, ç'a été exactement le problème. » Avec l'effondrement de la Libye de Kadhafi et la prolifération des groupes djihadistes-contrebandiers surarmés au nord du Mali, il s'est passé exactement ce qu'Alger voulait éviter : voir s'ouvrir un nouveau front incontrôlable dans sa profondeur stratégique, avec une intervention étrangère, l'opération Serval à laquelle Alger a apporté un soutien quasi forcé.

Les groupes terroristes comme al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) pourraient donc profiter de cette situation pour se renforcer », insiste Ibrahim, qui voudrait aussi voir installé en Algérie un nouveau gouvernement « partageant les mêmes intérêts que le Mali sur le dossier des migrants maliens, la traque de l'ennemi numéro un Iyad Ag Ghaly, et la pression sur les groupes armés qui contrôlent Kidal ».

Sur le papier, pourtant, l'Algérie et le Mali coopèrent. Un accord, signé en 2017 entre Alger, Bamako et Paris a même permis la reddition d'une quarantaine d'islamistes armés. « L'Algérie a les moyens de combattre les groupes radicaux », poursuit Ibrahim. « Même s'il y a échange d'informations, ça ne suffit pas. L'intégration de l'Algérie dans le G5 Sahel pourrait changer beaucoup de choses. » Mais, pour ce diplomate algérien, « il n'est pas question d'adhérer à la démarche du G5 ». « Nous sommes ici pour plus longtemps, géographie oblige, qu'une opération téléguidée par Paris, souligne le même diplomate. Notre engagement avec nos frères du Sahel et au-delà s'inscrit dans la durée, pas dans le conjoncturel. »


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