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En Irak, des « armées électroniques » sur fond de tensions Iran-États-Unis

samedi 07/septembre/2019 - 01:18
La Reference
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Des journalistes et militants irakiens se disent en danger après des campagnes de harcèlement en ligne menées par des groupes anonymes, derrière lesquels ils voient de puissantes forces pro-Iran, sur fond de tensions entre les deux grands alliés de l’Irak, Washington et Téhéran. Les « armées électroniques » sont légion en Irak : partis, politiciens et même groupes armés ont tous leurs partisans qui, sur les réseaux sociaux, assurent leur promotion ou attaquent leurs adversaires. Désormais, leurs accusations ont valeur de condamnations à mort, s’alarment leurs victimes. Aucune agression physique n’a toutefois été recensée jusqu’à présent.

Ce cyberharcèlement s’est intensifié après des attaques ces derniers mois visant des bases militaires du puissant Hachd al-Chaabi, une coalition de groupes armés dominée par les milices chiites pro-Iran désormais intégrée aux troupes gouvernementales. Le Hachd a accusé Israël, et des « agents » de l’État hébreu et des États-Unis.

« Collaborateurs », «Traîtres à la patrie », « Pro-Israël », « Proaméricain », « Uniquement guidés par l’argent », ces mêmes accusations s’étalent désormais sur un photomontage partagé sur de nombreuses pages et groupes en ligne depuis début septembre. On y trouve les noms et les photos de 14 chercheurs, écrivains ou blogueurs en vue, comme Omar Mohammad qui a raconté au monde entier la vie sous le joug jihadiste sur son blog Mosul Eye avant de s’exiler. Visé de longue date par des menaces de mort, il juge la campagne actuelle « différente car elle est professionnelle et institutionnelle ».

Autorités silencieuses

Accusant les « pro-Iran », M. Mohammad assure que « leur message est clair : si vous nous désobéissez, vous serez éliminés ». Et cela alors que « tuer quelqu’un est ce qu’il y a de plus facile en Irak », où miliciens et arsenaux d’armes prolifèrent au gré des conflits. Et face à ce danger, « les autorités compétentes sont silencieuses et n’ont pris aucune mesure », accuse l’ONG Iraqi Media House dans un communiqué.

Après avoir découvert son visage et son patronyme assortis de l’étiquette « pronormalisation avec Israël », le blogueur Ali Wajih a envoyé une lettre ouverte au Premier ministre et – pour la première fois nommément – aux chefs du Hachd, dont Abou Mehdi al-Mouhandis, son numéro deux placé sur la liste noire des États-Unis, pour leur réclamer d’assurer sa protection et celle des autres personnalités visées. « Depuis des années (...), nous sommes menacés de mort par des internautes et des groupes en ligne qui sont présentés comme proches ou affiliés au Hachd », y écrit-il.

Le Hachd al-Chaabi a été formé en 2014 à partir de groupes armés chiites pour combattre le groupe État islamique (EI). Les jihadistes chassés, les milices au sein du Hachd ont repris leur rhétorique première : le départ d’Irak des soldats américains déployés au sein de la coalition anti-EI. Pour les États-Unis et Israël, ces milices sont une extension de leur ennemi commun, l’Iran. En face, des responsables du Hachd accusent Washington et Israël d’être responsables ou complices des récentes attaques contre leurs dépôts d’armes et camps d’entraînement.

Intérêts et rivalités

Alors qu’ils plaident sans relâche pour bouter les Américains hors d’Irak, les groupes politiques et armés pro-Iran s’en sont déjà pris cette semaine à al-Hurra, chaîne arabophone financée par le Congrès américain. Ils ont multiplié les appels du pied aux autorités pour qu’elles la sanctionnent au sujet d’un documentaire accusant des dignitaires religieux, notamment chiites, de corruption. La commission gouvernementale en charge des médias a finalement suspendu la chaîne pour trois mois et réclamé des excuses officielles. Pour Fanar Haddad, spécialiste de l’Irak à l’Université de Singapour, ce harcèlement s’est étendu à des « voix irakiennes critiques et indépendantes qui ont été diabolisées comme les agents d’un grand complot » des États-Unis et d’Israël contre le Hachd. « Des intérêts et des rivalités intra-irakiens se sont retrouvés mêlés aux tensions actuelles entre l’axe pro-iranien, et les États-Unis, Israël et leurs alliés dans la région », explique-t-il. Or, le journaliste Omar al-Chaher, lui aussi visé par la campagne de harcèlement en ligne, assure que « le danger est bien plus grand d’avoir son nom associé au camp d’Israël ».

C’est également ce qu’estime l’Observatoire irakien de la liberté de la presse qui insiste sur « la sensibilité de la question palestinienne dans la région ». À cause de cela, explique-t-il, « accuser des personnalités de travailler avec Israël revient en fait à appeler à les éliminer ».


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