Rédacteur en chef
Abdel Rahim Ali
Comité des experts conseillers
Roland Jacquard - Richard Labévière - Atmane Tazaghart - Ian Hamel
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La nouvelle résurrection de l’organisation terroriste Daech

jeudi 29/mars/2018 - 12:36
La Reference
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Le terme « résurrection » soulève souvent de nombreuses interrogations, qui varient dans leur contenu et leur quantité, selon qu’il s’applique à un projet, une institution, une idée ou une organisation. Et la première question qui se pose est toujours : « Comment la création de cette entité a-t-elle eu lieu ? Car les modalités de sa résurrection dépendront de la façon dont elle a été créée.

Cela est en particulier le cas avec l’organisation Daech, fondée en 2004, et ressuscitée en 2013, et il semble qu’elle se prépare à une nouvelle résurrection dans les années à venir, et à chaque nouvelle résurrection, l’organisation recherche les conditions et l’environnement de la première création, en termes de confessionnalisme, de corruption ou d’anarchie.

Et après que le « rêve de la libération de la domination de Daech soit devenu une réalité palpable », selon la déclaration du premier ministre irakien Haydar Al-Abadi, le premier décembre 2017, il s’est avéré qu’il ne s’agissait en fait que d’une libération incomplète.

Certes, les forces irakiennes ont chassé les éléments de Daech de leurs derniers bastions, peu nombreux, et ont récupéré, avec l’aide de la coalition internationale, formée de 80 pays et conduite par les Etats-Unis, toutes les terres que contrôlait l’organisation en Irak, ainsi que les principales villes qu’elle occupait en Syrie, de telle sorte que ce qui lui restait ne suffisait pas pour qu’elle puisse se donner le nom d’ « Etat ». Cependant, Daech conserve en main de nombreuses cartes, comme les attaques des loups solitaires, les combattants étrangers rentrant chez eux en provenance d’Irak et de Syrie, ainsi que les branches de l’organisation dans un grand nombre de pays de la région.

Or, le scénario le plus dangereux reste celui de « la résurrection de l’organisation en Syrie et en Irak », qui a été planifiée depuis 2016 au moins, et à laquelle s’est préparée l’organisation bien avant la perte de la ville de Raqqa en octobre 2017, surtout que Daech a « une preuve probante et réelle » de la manière dont une organisation moribonde peut ressusciter. Car il y a seulement quelques années, elle est parvenue à revivre après une défaite manifeste, et l’histoire de cette résurrection devrait servir d’avertissement pour ce qui pourrait se passer maintenant.

C’est ce que discute Patrick Johnston, professeur de sciences politiques et spécialiste du terrorisme, dans un article intitulé « L’organisation Daech va-t-elle se redresser ? », et publié sur le site de la Rand Corporation – institution américaine de recherche à but non lucratif et apolitique, qui vise à élaborer des solutions aux défis politiques généraux.

 

La première résurrection de l’organisation

Ce que l’on appelle « l’organisation Daech » aujourd’hui a été fondé par Abou Mus’ab Al-Zarqawi en 2003, et a changé de noms plusieurs fois durant ces années. La forme de l’organisation également a changé en fonction des besoins : ainsi, elle est passée d’un mouvement djihadiste souterrain à ses débuts à ce qui ressemblait plutôt à une guérilla, puis d’un quasi-Etat à « l’Etat du califat » qui s’est étendu au niveau régional à travers l’Irak et la Syrie, à une vitesse fulgurante.

Cependant, ce changement n’a pas été linéaire, et l’organisation a interagi avec son environnement, pour réaliser son but final, à savoir la « renaissance du califat islamique » et après avoir perdu ses deux capitales jumelles (Mossoul et Raqqa), il semble que Daech s’adapte à nouveau même si ses objectifs stratégiques restent les mêmes.

Dans leurs dernières déclarations, les dirigeants de Daech ont établi un parallèle clair entre sa situation actuelle et ses graves déboires en 2008, lorsqu’ils recoururent à la guérilla et au terrorisme, préparant ainsi la voie à la prise de contrôle dramatique de vastes territoires de Syrie et d’Irak, cinq ans plus tard environ.

Les documents internes et administratifs de l’organisation, trouvés en Irak, montrent qu’à la suite de l’intensification de la campagne militaire menée contre eux au centre et à l’ouest de l’Irak en 2008, les membres de l’organisation ont fui pour aller se réfugier à Mossoul et dans ses environs, qu’ils ont utilisée comme une base pour organiser, recruter et financer les cellules dans toutes les régions d’Irak.

Dans le même temps, les dirigeants de Daech ont déployé les éléments de leur appareil de sécurité et de renseignements (l’un des plus importants appareils de Daech responsables de la collecte des informations de renseignements à l’intérieur et à l’extérieur des régions contrôlées par l’organisation, ainsi que de la planification des attaques au niveau international), et cela pour assassiner les opposants politiques sunnites en particulier au niveau local, qu’il s’agisse de citoyens irakiens ou de policiers, ayant menacé la sécurité des opérations de l’organisation.

Ils ont aussi cherché à entrer en contact avec les politiciens arabes sunnites dans la région de Mossoul et à Bagdad, et à conclure un marché avec eux, aux termes duquel l’organisation s’engageait à réduire sa violence contre les secteurs économiques vitaux en échange d’un soutien politique et financier à l’organisation.

Tous ces éléments contribuèrent à réaliser un objectif essentiel, à savoir provoquer un conflit entre sunnites et chiites et pousser un grand nombre de sunnites irakiens à considérer Daech comme leur seul espoir. C’est ainsi qu’un appareil de « sécurité » a effrayé ses concurrents locaux et a poussé les chefs d’entreprises à contribuer à reconstruire les capacités de l’organisation, tout en incitant le gouvernement irakien – dominé par les chiites – à exagérer dans sa réponse à la menace terroriste sunnite, provoquant ainsi un nouvel embrasement du conflit confessionnel qui avait aidé à la création de l’organisation à ses débuts, lors de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

Puis se produisirent les raids aériens irako-américaines visant les chefs de l’organisation en 2010, et un nouveau chef fit son apparition, Abou Bakr Al-Baghdadi, qui fit avancer cette stratégie de construction, et le travail continua de façon souterraine, pour liquider les rivaux et reconstituer les éléments de l’organisation et ses combattants, en les faisant sortir de prison. Et lorsqu’éclatèrent les révoltes du printemps arabe, et que les troubles civils augmentèrent en 2011 et 2012, l’organisation Daech se hâta d’envoyer des agents en Syrie pour y fonder une nouvelle base d’opérations, et c’est ainsi que commença l’étape de la prise de contrôle rapide par Daech de vastes territoires équivalant à la superficie de la Grande-Bretagne.

 

La résurrection

Maintenant, après que la campagne menée par les Etats-Unis a réalisé son objectif principal, Daech fait face à des défis sérieux en Irak et en Syrie, car il a besoin de capacités militaires traditionnelles après la destruction de ses unités militaires, à cause des conflits internes et des vagues de reddition.

Cependant, Daech a déjà surmonté effectivement des défis semblables à la fin de la première décennie du 21e siècle, et bien qu’il ait perdu la quasi-totalité de ses territoires, il possède encore des cadres prêts à réaliser ses buts, dont en particulier des éléments de son système de « sécurité », et des responsables administratifs expérimentés, ainsi que ce « ciment organisationnel et idéologique » qui maintient la cohérence de l’organisation tout entière de son sommet à sa base, de telle sorte qu’il n’y ait aucune perte de temps dans le passage du « califat » régional au « terrorisme » et à « l’insurrection ».

Cette nouvelle campagne a commencé à porter ses fruits, et Daech a mené des attaques réussies dans les régions dont la coalition internationale avait déjà annoncé la libération comme Falouja ou Al-Ramadi, sans parler des autres régions dont Daech n’avait pas pris le contrôle, même au faîte de sa gloire, comme Bagdad et Dyali, et cela dans le but d’inciter le gouvernement irakien à liquider les Arabes sunnites, en prenant en compte le fait que les Sunnites constituent l’essentiel des recrues de Daech.

Lorsque le califat fut proclamé en 2014, Daech indiqua que sa stratégie était celle de « la survie et l’extension », qui est plus proche du « rétablissement », car alors que certains combattants vont poursuivre leur fuite d’Irak et de Syrie – soit en s’affiliant à des branches de l’organisation en Asie et en Afrique, soit en retournant chez eux – d’autres éléments vont rester dans le but d’exploiter les circonstances favorables au terrorisme et à l’insurrection.

Et en Irak en particulier, les réseaux de renseignements locaux dépendant de Daech lui fournissent une bonne occasion de s’infiltrer à nouveau dans les zones principales et d’agir secrètement. Le succès du processus de résurrection de l’organisation en Irak et Syrie dépend de trois facteurs principaux : la nature et la qualité du gouvernement et de la direction politique arabe dans les régions sunnites ; la poursuite des politiques confessionnelles des groupes chiites dans ces régions ; et la capacité des institutions à commencer la reconstruction des zones dominées par les Sunnites et qui ont été détruites par la guerre contre Daech.

 En Irak, la raison directe de la dernière apparition de Daech était un mélange de corruption politique locale, de négligence et de discrimination blâmable de la part du gouvernement national dominé par les chiites. En Syrie, il est probable que les défis sécuritaires disparaissent à l’heure actuelle, étant donné que nombre de combattants de Daech ont fui vers des abris sûrs dans le désert. Cependant, si le vide sécuritaire revient, ce qui est fort probable étant donné la complexité des forces engagées dans la guerre en Syrie, et que l’Alliance du Kurdistan opposée à Daech commence à faire sécession, il est possible que nombre de ces combattants reviennent rapidement.

 

 

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