Rédacteur en chef
Abdel Rahim Ali
Comité des experts conseillers
Roland Jacquard - Richard Labévière - Atmane Tazaghart - Ian Hamel
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Richard Labévière
Richard Labévière

Les nouveaux enjeux de la lutte contre le financement du Terrorisme

samedi 31/mars/2018 - 01:21
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Il s’agit de toiletter une vieille question - celle du financement du
terrorisme -, qu’il faut aujourd’hui doubler d’un constat nécessaire :
celui de nouvelles évolutions et de nouveaux enjeux !


Depuis qu’elle se pose de manière récurrente, la question a bougé, s’est
reconfigurée et, peut-être, même a-t-elle disparu, du moins, dans sa
formulation classique. Etudiant de Michel Foucault, je me souviens de son
insistance répétée à nous dire : d’où parlez-vous, lorsque vous abordez
une problématique - qui, la plupart du temps - a toujours déjà commencé…

En l’occurrence, nous sommes quelques-uns en Europe, à avoir essayer de
comprendre ce qui s’est joué en Algérie entre 1988 et 1998, la « décennie
sanglante », qui a fait quelque 200 000 morts.


Et on ne répétera jamais assez que cette guerre civile algérienne a été
le laboratoire de l’Islam radicalisé ou du moins des factions qui - à l’époque
- s’en sont revendiqué ; laboratoire en termes de discours, de modes
opérationnels et moyens de financement.


A l’époque - au début des années 1990 - avec mon équipe de la Télévision
suisse romande (TSR) - on voyait des mallettes d’argent liquide quitter Genève
et Lugano, en Suisse Italienne, en direction des maquis algériens des GIA
(Groupes islamiques armés) et d’autres factions armées.

On a décidé d’en suivre quelques-unes pour différencier - déjà - trois
niveaux : un financement par le haut partant de banques, de sociétés
fiduciaires et d’ONGs ayant pignon sur rue.


Un financement par le bas, émanant de collectes effectuées dans certains
lieux de cultes et organisations dites culturelles ou caritatives derrière
lesquelles on retombait invariablement sur la Confrérie des Frères musulmans.

Un troisième mode de financement impliquait déjà l’interface
petite/moyenne délinquance et violence armée.


L’amont et l’aval
A la suite de l’attentat de Louxor, en novembre 1997, une soixantaine de
touristes occidentaux dont 35 ressortissants suisses sont assassinés sur les
marches du temple d’Hadchepsout dans la vallée des rois. L’enquête finira par
aboutir à l’implication d’une société financière du nom d’At-Taqwa (la piété),
devanture de l’une des banques des Frères musulmans installée à Lugano et à Nassau
au Bahamas (Etats-Unis).

Et lorsqu’à l’époque, on demandait à Madame Carla del Ponte - qui était à
ce moment-là Procureure de la Confédération helvétique - si elle allait ouvrir
une instruction contre cette société… elle nous répondait un peu gênée et hors
caméra bien-sûr : « mais vous êtes fou, mon boulot n’est pas de
détruire la place bancaire helvétique, parce que si je fais cela des milliards
de dollars quitteront immédiatement Lugano, Genève et Zurich dans l’heure qui
suit… »

Quelques temps après, interviewant feu Georges Kardouche - paix à son âme
- qui était le président de l’Association des banquiers arabes de Londres,
celui-ci nous disait : « si vous voulez comprendre quelque chose à
l’organisation et la structuration des organisations armées de l’Islam radical…
suivez l’argent, mais méfiez-vous parce que l’argent, c’est comme l’eau, ça
coule où ça peut… et souvent ça se perd dans les sables ! »


Du début des années 1990 et jusqu’aux attentats du 11 septembre 2001, on
a vu monter en puissance une menace terroriste émanant de l’Islam radical
sunnite, directement attribuable à la mouvance d’Oussama Ben Laden à partir de
1998. Et d’ores et déjà, on pouvait tirer quelques conclusions qui sont
toujours, plus ou moins pertinentes.

Le financement du terrorisme à proprement parler, c’est-à-dire de la
phase opérationnelle, du passage à l’acte n’est pas vraiment la question :
les attentats du 11 septembre 2001 ont coûté moins de 500 000 dollars,
celui de Louxor, le prix de quelques Kalashnikov et hachoirs. Les budgets des
attentats plus récents survenus en France, en Grande Bretagne, en Suède ou en
Allemagne sont eux-aussi parfaitement dérisoires !

De fait, la question du financement du terrorisme se recompose
essentiellement en deux corollaires : le financement « en
amont » et le financement « en aval ».

Avec le financement en amont, on touche à des sommes autrement plus
conséquentes parce qu’elles concernent le recrutement, l’endoctrinement et la formation
des activistes avant le passage à l’acte. Par conséquent, on entre ici plus
précisément dans le financement de la production d’idéologies radicales, d’un
enseignement à partir d’écoles, d’instances de formation, de production de
discours (écrits, sonores, mis en images et numérisés), de diffusion et de
distribution.

Avec le financement en aval, nous touchons au service après-vente - après
le passage à l’acte - à la prise en charge des familles et des proches, dans le
cas particulier des attentats suicides -, d’opérations de chirurgie plastique
effectuées au Brésil ou au Liban, lorsque les survivants doivent changer de
visage, d’identité et d’adresse. Et là, on touche aussi à une économie générale
de recyclage qui nécessite des moyens importants.

Un financement territorialisé
En effet, à partir des années 2012/13/14, l’émergence de Dae’ch –
Organisation Etat islamique – modifie quelque peu la donne avec une entité
terroriste qui dispose d’un support territorial.

C’est-à-dire qu’aux rationalités de financement en amont et en aval,
s’ajoute un financement endogène, territorialisé qui recourt aux trafics de
pétrole brut, de coton et d’antiquité. S’ajoute – à la marge - l’impôt
islamique circonstancié qu’on prélève sur des populations passablement
insolvables, sinon exsangues…

Momentanément vaincu en Irak et en Syrie, Daech va vraisemblablement se
redéployer au Caucase, dans le Xynkiang chinois, dans la bande
sahélo-saharienne - des côtes de Mauritanie, jusqu’à la Corne de l’Afrique déjà
passablement affecté par un « terrorisme de razzia » qui rapporte
beaucoup d’argent. Daech se reconfigurera aussi en Europe et dans d’autres pays
occidentaux et d’Asie centrale.

Plus récemment, la mise en examen de deux cadres du cimentier français Lafarge
illustre une nouvelle ruse du financement du terrorisme. On pourrait en dire
tout autant de certains aspects de la « diplomatie économique » chère
à l’ancien ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius, notamment
lorsqu’on étudie certains contrats signés avec l’Arabie saoudite pour ne citer
que cette grande démocratie !

Ces différents rappels m’amenaient à écrire - dans un petit livre qui
date de l’année dernière - Terrorisme face cachée de la mondialisation -, après
une trentaine d’années d’enquêtes, de recherches et de reportages de terrain
sur la question, que le terrorisme et ses financements s’étaient quelque peu
banalisés et normalisés, allant jusqu’à disparaître dans les rouages normaux et
normés de la mondialisation économique, commerciale et financière !

Dans un essai fulgurant qui date de 1957 - La Part maudite - Georges
Bataille, étudiant les sociétés pré-colombiennes, explique que tout phénomène
d’expansion économique détient sa face d’ombre, son revers nécessitant un
incompressible gaspillage qu’il appelle la « consumation ». Et
lorsqu’on étudie précisément les logiques financières du terrorisme, comme
celles du contre-terrorisme, force est de reconnaître qu’on est bien en
présence d’autant d’économies politiques dont les mécanismes se généralisent et
se normalisent par, grâce et à travers à une part de consumation… donc de destruction
et de crimes !

Dans cette perspective, le terrorisme et ses financements ne doivent plus
être analysés comme des pathologies, des moments extraordinaires de crise, de
surchauffe ou de fièvre passagère, mais bien comme de nouvelles logiques
normales, normatives et globales.


Pour ne pas conclure, arrêtons-nous deux secondes sur les dernières
révélations des Panama-Papers et Paradise-Papers avec à la clef un scoop
mondial : l’argent du crime organisé et du terrorisme transite par … des
places off-shore !!! Merveilleuse découverte !

Extraordinaire révélation ! Mais lorsque vous osez rappeler que la
majorité de celles-ci se trouvent sous pavillons britanniques ou américains,
vous passez pour le dernier des mal-pensants…

En fait, il se peut que notre modeste discussion repose sur une vraie
fausse question ou sur une fausse vraie question.

Une essence disparaissante
En définitive, le financement du terrorisme, c’est comme l’esprit de Hegel.


A la fin de son introduction à La
Phénoménologie de l’esprit , le philosophe d’Iéna écrit de l’esprit qu’il
est « une essence disparaissante », c’est-à-dire une substance qui se
dilue et finit par disparaître, absorbée par la vie quotidienne des hommes
enfin libérés des obligations de la substance et de la reproduction.


Des maquis algériens aux attentats de Paris, de Londres et d’ailleurs,
des versements de Lafarge à des groupes armés à l’exonération fiscale des
opérations immobilières des princes du Qatar, le financement du terrorisme est
certainement devenu l’essence disparaissante de notre modernité mondialisée.


Pour faire avancer le débat et la compréhension, disons que le lien entre
le djihadisme et le wahhabisme est avéré depuis plus de deux siècles - à quatre
reprises depuis l’expédition Bonaparte en 1798 - avec cette constante que la
tribu des Saoud instrumentalise régulièrement le salafisme violent au service
de ses intérêts mais échoue systématiquement à en contrôler les développements
et effets pervers et ne trouve son salut que dans l’intervention armée de
puissances étrangères, en général non arabes et non musulmanes, qui doivent
ensuite supporter le poids militaire et financier de cette intervention, la
responsabilité morale et la culpabilité de ses conséquences, le soupçon sans
cesse recommencé de mener une croisade contre l’Islam.


Alors, on peut faire semblant de regarder ailleurs pour des raisons
d’opportunité économique ou diplomatique comme on l’a fait pendant des années
pour le Qatar. Je n’ai pas à en juger, c’est le problème de nos dirigeants
élus. Mais il serait dangereux d’ignorer ou de nier le phénomène. Et il serait
totalement vain dans ces conditions de prétendre inventer des martingales
infaillibles pour neutraliser la violence djihadiste - et surtout ce qui y conduit-
en ne s’attaquant même pas à ses véritables financements que l’on ne veut pas
voir.


Dernière précision, en août dernier, devant la conférence des
ambassadeurs de France, le président de la République a annoncé la tenue à
Paris d’une conférence internationale consacrée au « financement du
terrorisme ».


Cette conférence devrait réunir une cinquantaine de pays le 26 avril
prochain à Paris. Pour l’instant - et compte tenu des dernières évolutions de
la guerre en Syrie – la tenue de cette conférence n’est toujours pas
confirmée !


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