Rédacteur en chef
Abdel Rahim Ali
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Georges Malbrunot
Georges Malbrunot

Financement du terrorisme : les secrets du coffre -fort qatari

vendredi 30/mars/2018 - 10:01
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Montré du doigt pour son laxisme, le Qatar a fini par adopter des mesures pour lutter contre le financement de groupes islamistes, considérés comme terroristes par la communauté internationale. Après un accord passé avec les Etats-Unis, Doha a signé en novembre 2017 lors de la visite d’Emmanuel Macron dans l’émirat une lettre d’intention avec la France visant à empêcher des « individus » qatariens de financer, notamment la branche locale d’Al Qaida en Syrie. Mais en la matière, Doha a encore beaucoup à faire.

Pendant des années - et jusqu’à récemment encore - une bonne demi-douzaine d’individus finançaient Al Qaida en Irak et en Syrie ou les Shebab en Somalie. Pour les besoins de notre enquête sur le livre publié avec mon confrère Christian Chesnot (Nos très chers émirs, sont-ils vraiment nos amis), nous avions rencontré en 2016 l’un de ces financiers du terrorisme, cheikh Abdulrahmane bin Omer al-Nouaimy à Doha, qui figure depuis 2014, sur une liste noire de l’Union européenne et des Etats-Unis.

En 2013, le Département du Trésor américain le qualifia de « terroriste spécialement ciblé » pour avoir « assisté, sponsorisé ou apporté une aide financière, matérielle ou technologique » à des organisations terroristes. Bref, sous son allure de grand-père tranquille avec son épaisse barbe grisonnante, l’homme est tout sauf un second couteau !

Au milieu des années 2000, cheikh al-Nouaimy versa deux millions de dollars chaque mois à Al Qaida en Irak – l’ancêtre de Daech - puis finança le groupe libanais Osbat al Ansar du camp de réfugiés palestiniens d’Ein Héloué au sud de Beyrouth. En 2014, il transféra encore, selon les informations du Département d’Etat américain, 600 000 dollars à Abou Khaled al-Souri, l’envoyé en Syrie du chef d’Al Qaida, Ayman al-Zawahiri. Enfin en 2015, il fournit 250 000 dollars à la direction d’Al-Shabaab, le groupe somalien lié à Al-Qaida.

Autant d’accusations que le cheikh balaie d’un revers de la main. « Apportez les preuves que nous finançons des extrémistes », nous répondit-il. « Les raisons des accusations des Américains contre moi, ajoutait-il, c’est la publication d’un rapport sur les drones que j’ai présenté à des experts des Nations unies le 8

décembre 2013 où j’expliquais que les Etats-Unis tuaient de façon illégale des innocents, notamment au Yémen où près de 950 personnes ont été éliminés par des tirs de drones».

Si récemment les autorités qatariennes auraient resserré l’étau autour de cheikh al-Nouaimy, ce n’était pas le cas il y a deux ans, lorsque nous l’avons rencontré sans aucun problème, si ce n’est la méfiance qu’il affichait à l’égard du journaliste occidental. Mais « je n’ai aucun problème avec les autorités du Qatar », nous assurait-il, alors. « Mes ennuis se limitent aux Américains, ils veulent me faire taire. Mais je ne suis interdit de voyager qu’en Europe, aux Etats-Unis et en Arabie saoudite ».

Proche du diwan al-emiri, son ONG – al-Karama – est soupçonnée d’être financée par l’Etat qatarien. Il faut dire que ses liens avec l’élite dirigeante de l’émirat sont anciens. Certes, cheikh Al-Nouaimy fut emprisonné en 1998 alors qu’il était fonctionnaire du ministère de l’Education. Il avait lancé une pétition, s’opposant à l’émancipation de la femme dans la société, y compris de cheikha Moza, la seconde épouse de l’émir de l’époque, cheikh Hamad, qui le fit jeter en prison. La pétition en question avait été signée par trois membres de la famille régnante, signe que celle-ci reste travaillée par des courants ultraconservateurs. Mais à sa libération au printemps 2001, l’islamiste fut reçu par l’émir Hamad qui en fit ensuite son émissaire auprès de figures djihadistes, comme le Yéménite Abdelmajid al-Zindani, un ancien proche d’Oussama Ben Laden, également réclamé par les Etats-Unis.

Bref, cheikh Al-Nouaimy ne souffrit d’aucune disgrâce. En 2004, il fonda son ONG, al-Karama, dont le siège est à Genève. Il s’agit en fait d’une couverture. En 2009, al-Karama appela à soutenir « la résistance » irakienne contre les forces d’occupation étrangères, c’est-à-dire américaines. Les Etats-Unis, dont une base militaire au Qatar assure la sécurité du minuscule émirat. Voyez le double jeu…

Le pouvoir le laissa organiser des conférences aux accents violemment anti-Occidentaux. « Ce sont les Américains qui ont demandé aux autorités qatariennes d’interrompre notre campagne de dons pour la révolte en Syrie, et non pas le Qatar qui l’a décidé de son propre chef », affirmait-il en 2016.

Quitte à mentir allègrement, cheikh al-Nouaimy jure que le Qatar n’a pas plus financé les Frères musulmans que les autres groupes révolutionnaires de Syrie, d’Egypte et de Libye, au moment des « Printemps » arabes. « Nous avons

toujours appuyé le choix des peuples, insiste-t-il. Si le peuple soutient les islamistes, nous le soutenons. Même s’il y a eu des protestations, le Front al-Nosra (l’ex-branche locale d’Al-Qaida en Syrie) a été accepté par le peuple syrien. Si les gens veulent al-Nosra, c’est leur droit ! Pour moi, il y a d’ailleurs une différence entre al-Nosra et Daech. Daech est une force d’occupation avec des étrangers, pas al-Nosra, composé en majorité de Syriens », qui luttent contre la dictature de Bachar el-Assad. Il n’y a donc rien de mal, selon lui, à les aider à boucler leurs fins de mois ! Al-Nouaimy assume sans ambages ses sympathies pour un mouvement classé terroriste par la communauté internationale.

L’argentier d’Al-Qaida a bénéficié également de la mansuétude de certains « amis » du Qatar en Europe. N’est-il pas venu, fin 2011, à Paris sans être inquiété par les autorités françaises, à l’époque très proches du Qatar.

Al-Nouaimy n’est pas un cas isolé. Au moins une demi-douzaine de financiers d’organisations terroristes a longtemps bénéficié de la mansuétude des autorités qatariennes.

Salem Hassan Kuwari et Abdullah Ghanim Khawar sont, par exemple, accusés par le Département américain du Trésor d’avoir « fourni plusieurs centaines de milliers de dollars à Al-Qaida pour ses opérations, ainsi que pour faire libérer des détenus d’Al-Qaida d’Iran et d’ailleurs ».

« La plupart de ces financiers du djihad appartient à des grandes familles ou à des tribus importantes : c’est difficile pour le pouvoir de faire le ménage » : voici l’argument souvent avancé par les responsables qatariens pour justifier leur inertie. « Si le Qatar s’en prend à un membre d’une tribu puissante, expliquent-ils, il se mettra à dos toute la tribu. Le Qatar étant un pays minuscule, cette lutte peut déstabiliser toute la société ». Un tel argument est toutefois rejeté par les pays occidentaux pour lesquels il est toujours possible d’agir contre les bailleurs de fonds de l’islamisme radical : l’exemple de l’Arabie saoudite le prouve.

Dès 2009, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton affirmait dans un télégramme diplomatique, révélée par Wikileaks, que la coopération avec le Qatar était « la pire de la région » du Moyen-Orient.

Sous la pression des Etats-Unis, à partir de 2015, Doha fit des efforts pour contrer le financement du terrorisme, gelant des comptes et imposant une

interdiction de sortie du territoire à deux « financiers du terrorisme », Sa’ad al-Ka’bi et Abdelatif al-Kawari. En 2015 encore, le Qatar a restructuré son comité antiterroriste, après avoir pris plusieurs décrets limitant les activités des ONG caritatives. Malgré ces efforts, souligne le dernier rapport américain du Département d’Etat, « des entités et des individus continuent de servir de financiers à des groupes terroristes ».

Au chapitre du financement du terrorisme, il convient également d’ajouter le paiement des rançons aux ravisseurs d’otages occidentaux, souvent liés à la branche syrienne d’Al Qaida. Le Qatar s’en est fait une spécialité au cours des dernières années dans une dizaine de cas d’enlèvements. La totalité de l’argent ainsi versé à Al-Nosra avoisinerait les 150 millions de dollars. Un pactole qui permet aux organisations terroristes de mieux recruter.

Quand on interroge des responsables qatariens sur ce type de financements, ils bottent généralement en touche : « Ne nous blâmez pas, blâmez les pays européens qui nous sollicitent ». Ce qui n’est pas faux. Doha se retranche également derrière des considérations « humanitaires », mais la proximité religieuse du Qatar avec les ravisseurs jettent une ombre sur la « générosité » de Doha dans toutes ces affaires en eau trouble.

Lorsque nous avons interrogé l’émir du Qatar lors d’une conférence de presse commune avec Emanuel Macron sur la présence dans son pays d’individus privés, qui, tel cheikh Nouaimy, figuraient sur des listes noires américaines ou européennes, cheikh Tamim nous répondit que « c’était des informations de presses, qui étaient erronées ». Le chef de l’Etat français n’a rien dit. Mais à Paris, où l’on accueillera le 26 avril une conférence internationale sur cette question du financement du terrorisme, si on assure vouloir maintenir de bonnes relations avec le Qatar, on reste également convaincu qu’une forte pression exercée sur Doha sera nécessaire pour en finir avec un tel évitement, voire un véritable double discours. Il en va de la sécurité des alliés occidentaux du Qatar.

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