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La guerre d'Octobre 1973 ou la fin du mythe de l'invincibilité de l'armée israélienne

samedi 06/octobre/2018 - 06:18
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Richard Labévière

 

La « guerre du Kippour » ou « guerre du Ramadan » ou « guerre d’Octobre » ou « guerre israélo-arabe de 1973 » a opposé une coalition égypto-syrienne à Israël du 6 au 24 octobre 1973. Le jour du jeûne de Yom Kippour - férié en Israël -, qui coïncidait en 1973 avec la période du Ramadan. Les armées égyptienne et syrienne attaquèrent par surprise, simultanément dans la péninsule du Sinaï et sur le plateau du Golan, territoires égyptien et syrien occupés par Israël depuis la guerre de juin 1967.

Ayant misé sur le vieux principe stratégique napoléonien de la rapidité et de la supériorité en nombre, les armées égyptienne et syrienne percèrent les lignes israéliennes durant plusieurs jours, allant jusqu’à menacer sérieusement l’ensemble de ses états-majors d’occupation. In extremis, les Etats-Unis mirent en place un pont aérien afin d’acheminer conseillers, forces spéciales et matériels pour rétablir la situation en faveur de leur tête de pont au Proche-Orient.

Cette guerre a, surtout démystifié le dogme de l’invincibilité de l’armée israélienne, dont de nombreux journalistes occidentaux utilisent l’acronyme « Tsahal » qui signifie « armée de défense », ce qui est un parfait contresens pour une « armée d’occupation ». Elle a aussi tordu le cou à une autre idée reçue, celle de l’excellence des services israéliens de renseignement trop souvent présentés comme « les meilleurs du monde ». Enfin, contrairement à la guerre de juin 1967 foncièrement aérienne, elle a réactualisé l’efficacité opérationnelle des chars et des autres véhicules blindés de pénétration.

En réaction au soutien américain à Israël, les pays arabes décidèrent - le 17 octobre 1973 - d’adopter un embargo sur le pétrole à destination des pays occidentaux, ce qui provoqua le choc pétrolier de 1973. En Israël, cette guerre a constitué un véritable électrochoc, la population n’ayant jamais connu jusqu’alors une crise morale aussi grave. L’image d’Israël a commencé à se dégrader passablement dans le monde, accentuant l’isolement diplomatique de Tel-Aviv, affectant aussi sa relation privilégiée avec Washington. Tel-Aviv compris au moins une chose : sa suprématie technologique ne pouvait pas tout. A partir de cette guerre, un mouvement de la société israélienne - La paix maintenant - commença à promouvoir des campgnes pour la recherche

d’une solution négociée. Mais - en amont - comment s’est déroulée l’offensive ?

BLITZKRIEG

Le 6 octobre 1973 en début d’après-midi, les forces armées égyptiennes déclenchent les hostilités en lançant leur aviation, commandée par Hosni Moubarak, pour effectuer des bombardements en profondeur ciblant les postes de commandement, des batteries anti-aériennes, les stations de radars et trois aéroports israéliens. La chasse égyptienne ne perd qu’une dizaine d’appareils.

Simultanément, un intense pilonnage d'artillerie et des infiltrations de commandos antichars préparent la traversée du canal de Suez, qui s’effectuent très rapidement avec une première vague de quelques 8000 soldats de missiles antichar AT-3 Sagger pour prévenir toute contre-attaque. Les positions égyptiennes sur le canal de Suez ont été surélevées afin de pouvoir déclencher des tirs de barrage destinés à empêcher la riposte des chars israéliens. Contrairement à juin 1967, les unités égyptiennes ne s’avancent pas au-delà de la couverture de leurs batteries de missiles sol- air défendant les lignes de cessez-le-feu de 1967. Partiellement enterré, ce dispositif était ainsi hors de portée de l’aviation ennemie.

Les Israéliens furent pris de court parce que leur dispositif de défense consistait à défendre la ligne Bar-Lev par l’arme nucléaire et le canal de Suez avec un dispositif de napalm empêchant toute traversée. Le génie égyptien commença par saboter ce dernier système. Les commandos franchir le canal à bord de bateaux pneumatiques à la rame sous la protection d’un tir de barrage obligeant les défenseurs israéliens à se terrer dans leurs bunkers. Les fortifications de la ligne Bar-Lev cédèrent les unes après les autres, sau un le plus au nord.

Deuxième mauvaise surprise pour les occupants : toute contre-attaque de blindés s’avéra impossible, les forces égyptiennes faisant un usage massif de missiles Malyutka (code OTAN AT-3 Sagger). Jamais dans l’histoire militaire, des forces d’infanterie n’étaient ainsi parvenues à mettre en déroute des blindés avant cette guerre d’octobre 1973. Troisième échec israélien : l’impossibilité d’engager leur chasse neutralisée par l’engagement de missiles anti-aériens SA-6 Gainful. Les pertes israéliennes furent si élevées que l’état-major central interdit à ses avions de s’approcher à moins de 5 kilomètres du canal de Suez. Enfin, les forces égyptiennes construisirent une vingtaine de ponts sur le canal alors que les services du renseignement militaire israélien (Aman) avait estimé que cette prouesse technique était hors de portée du Génie égyptien.

Le 6 octobre 1973 au soir, les Égyptiens avaient réussi à faire traverser le Canal à 60 000 hommes et cinq divisions mécanisées. La 18e, la 12e, et la 6e constituaient la deuxième armée, déployée, sur la rive est du canal, entre les points faisant face à Port Saïd et Ismaïlia, tandis que les 7e et la 19e divisions, face à une ligne joignant Ismaïlia à Suez, constituaient la troisième armée.

L'armée égyptienne adopta alors une position défensive, tactique plus avantageuse dans le désert, en restant dans une bande de 15 km le long du côté est du canal, protégée par le parapluie de missiles antiaériens placés à l'ouest du canal, qui empêchaient l'aviation israélienne d'intervenir efficacement, et à ses blindés de manœuvrer librement. Les différentes attaques israéliennes furent toutes repoussées et les Israéliens se virent infliger des pertes importantes. Le désastre qui en résulta ne fut stoppé que par la division d'Ariel Sharon qui imposa une accalmie relative. Les deux armées se postèrent alors dans une position défensive.

Le haut commandement israélien fut totalement débordé par les capacités opérationnelles égyptiennes n’ayant pas révisé ses conceptions depuis la guerre de juin 1967. Le ministre israélien de la Défense Moshe Dayan multiplia les rapports alarmistes n’hésitant pas à prédire une « troisième destruction du Temple ».

LE TOURNANT DU 14 OCTOBRE

Le 11 octobre 1973, Anour al-Sadat voulut reprendre l'offensive afin d'aider les Syriens en difficulté. Une crise de commandement l'opposa alors au chef d'état-major Shazli al-Shazly. Ce dernier estimait qu'une sortie des blindés hors de la protection du parapluie de missiles sol-air, mettrait les chars égyptiens en danger. Une brigade blindée égyptienne fut anéantie en menant une attaque à l'est. Tous les commandants de la deuxième et troisième armée égyptiennes étaient hostiles au développement d'une attaque en profondeur. Néanmoins, Sadate lança le 14 octobre une attaque concentrée. Celle-ci se révéla un échec cuisant : 400 chars égyptiens attaquèrent 800 chars israéliens en position défensive, soutenus par la force aérienne israélienne. Le résultat fut le tournant de la guerre du Kippour.

Débordés depuis le 6 octobre, les Israéliens réussirent finalement à reprendre l'initiative : 250 chars égyptiens sur 400 furent anéantis. En outre, pour développer son offensive, Sadate utilisa la 4e et la 21edivision blindée, vidant ainsi l'ouest du canal de Suez de réserves stratégiques, ce qui déséquilibra ainsi le dispositif général égyptien. Les généraux israéliens exploitèrent ce point faible en traversant le canal à leur tour, commençant à liquider au sol le redoutable dispositif égyptien de missiles SA-6 qui paralysait jusqu'alors

la quasi-totalité de l'aviation israélienne. À partir du 15 octobre 1973, les Israéliens changèrent de tactique et contre-attaquèrent en utilisant cette fois leur infanterie qui progresse à pied jusqu'aux batteries de missiles sol-air et antichars.

Une division commandée par le major général Ariel Sharon attaqua la ligne égyptienne à son point le plus faible, à la limite entre les positions défendues par la Deuxième Armée égyptienne au nord, et la Troisième Armée au sud. Elle ouvrit une brèche et atteignit le canal de Suez. Une petite troupe passa le canal et constitua une tête de pont pour permettre le passage d'un grand nombre d'hommes. Une fois les missiles antiaériens et antichars neutralisés grâce à ces infiltrations, l'infanterie put à nouveau compter sur le support de l'aviation et des blindés. Sans ordres, Sharon attaqua Ismaïlia avec sa division blindée pour tenter de couper le ravitaillement de la deuxième armée égyptienne. Il y eut alors une crise de commandement, les supérieurs de Sharon lui reprochant ses insubordinations répétées. Sharon court-circuita la voie hiérarchique et obtint l'autorisation directement de Moshé Dayan.

Cettebataille d'Ismaïliadura quatre jours. Le terrain était totalement différent du Sinaï désertique, car il s'agissait de domaines agricoles plantés de manguiers, configuration plus favorable à une défense d'infanterie. La division blindée 142 de Sharon, renforcée de deux brigades blindées et une brigade de parachutistes, fut mise en échec par une brigade de parachutistes (la 182e) épaulée par les 73e et 122e bataillons foudre (forces spéciales), et aidée par l'artillerie d'Abou Ghazala de la deuxième armée. En même temps, au sud les batteries de missiles côté est furent en partie détruites. Durant cette période décisive, ravitaillement et soutien de l’armée israélienne par les Etats-Unis furent déterminants et sauvèrent Tel-Aviv d’une défaite totale.

PONT-AERIEN AMERICAIN

Grâce à un imposant pont aérien et une aide américaine massive (matériels, conseillers et renseignement), Israël retrouva son potentiel militaire en une semaine et pu lancer plusieurs contre-offensives qui lui permirent de pénétrer profondément en Syrie et de traverser le canal de Suez pour progresser au sud et à l'ouest en Égypte. Le Conseil de sécurité des Nations unies - à l’initiative de Washington et Moscou avec l’aide de Londres - demanda un cessez-le-feu pour faire place aux négociations. Alors que les armées israélienne et égyptienne se regroupaient, les combats reprirent sur les fronts syriens et égyptiens, malgré l’instauration d’une trêve. Les officiers israéliens se servirent du cessez-le-feu pour encercler l'adversaire.

Léonid Brejnev envoya une lettre à Nixon dans la nuit du 23 au 24 octobre 1973 afin qu'Américains et Soviétiques s’accordent sur le respect du cessez-

le-feu sur le terrain. Moscou menaça les États-Unis d'intervenir aux côtés de l'Égypte si la Maison Blanche n’agissait pas dans ce sens. Affaibli par le scandale du Watergate, Nixon ne fut pas consulté par ses conseillers qui prirent des mesures d'apaisement pour mettre un terme à la crise avec l'URSS. Nikolaï Podgorny confia plus tard qu'il avait été surpris par la peur des Américains. Les Soviétiques n'auraient probablement pas déclenché la Troisième Guerre mondiale à cause de cette nouvelle guerre au Proche- Orient. La réponse des États-Unis fut de baisser le niveau d'alerte du DEFCON et de suggérer à Sadate d'abandonner sa demande d'assistance aux Soviétiques, ce qu'il accepta le lendemain matin. Les négociations aboutirent à un cessez-le-feu ratifié par l’ONU le 25 octobre 1973.

L'incapacité des services secrets israéliens à prévenir de l'attaque égyptienne provoqua un véritable séisme politique, qui se traduisit par la démission de la Première ministre Golda Meir. Un document déclassifié publié en 2012 après la Commission Agranat révéla qu'un agent - Ashraf Marwan - avait prévenu le directeur duMossad - Zvi Zamir - le 5 octobre 1973, de l'imminence « d’un avertissement au sujet de la déclaration de guerre ». Mais l'information n'était pas remontée au vice-Premier ministre Yigal Allon.

La réussite militaire initiale égyptienne, la destruction de la ligne Bar-Lev et la profonde remise en question de la doctrine de sécurité israélienne débouchèrent sur l'ouverture des négociations de paix qui aboutirent à la normalisation des relations entre Israël et l'Égypte. Celles-ci menèrent auxaccords de Camp Daviden 1978. Contre l'engagement de ne plus attaquer Israël, l'Égypte récupéra la péninsule du Sinaï, occupée après la guerre de juin 1967. La frontière entre l'Égypte et Israël fut rouverte. Pour le monde en général, la principale conséquence de cette guerre fut le choc pétrolier de 1973, lorsque l'OPEP décida de l'augmentation de 70 % du prix du baril de pétrole ainsi que de la réduction de sa production.

BILANS HUMAINS ET POLITIQUES

Sur le plan des pertes humaines, les chiffres (sources occidentales) reflètent assurément le rapport asymétrique créé par l’aide américaine fournie à l’armée israélienne en matière de technologie militaire et de renseignement. Côté israélien : 3 020 morts et 8 135 blessés. Côté coalition arabe (Egypte, Syrie, Jordanie et Irak) : 9 500 morts et 19 850 blessés.

Au plan politique, Tel-Aviv commençait à comprendre sa vulnérabilité et la nécessité d’ouvrir une négociation. Les discussions qui s’ouvrir à la fin de la guerre d’Octobre 1073 seront ainsi les premières menées directement entre Israël et des dirigeants arabes. Pour les Egyptiens en particulier, cet affrontement « à somme nul », permit d’en finir avec le traumatisme de la

guerre de juin 1967 et d’engager la discussion avec la partie adverse sur un pied d’égalité. L’une des leçon de l’histoire était qu’Israël ne pourrait être vaincu militairement tant qu’il serait inconditionnellement défendu par les Etats-Unis.

En Israël, plusieurs mythes s’effondraient avec fracas : l’invincibilité de l’armée et l’infaillibilité des services de renseignement. Quatre mois après les hostilités, un mouvement de protestation commença à s’élever contre le gouvernement, ciblant particulièrement Moshe Dayan. Le 2 avril 1974 furent publiés les résultats de la commission d’enquête dirigée par Shimon Agranat. Plusieurs responsables militaires et des services de renseignement furent limogés. Golda Meir démissionna le 11 avril 1974, entrainant la chute de son gouvernement.

BILAN MILITAIRE

Au final, la guerre d’Octobre 1973 apparaît comme un conflit plus équilibré et disputé que l’interprétation qui en a souvent été dressée, même s’il faut répéter que c’est bien le pont aérien américain qui a, finalement sauvé une armée israélienne surprise et débordée. Cette guerre a été le premier conflit mécanisé de haute intensité depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Elle a servi de champ d’expérimentation à de nombreuses armes de nouvelle génération dont différents types de missiles anti-char et missiles sol-air. Elle a aussi démontré que le facteur humain demeurait l’un des facteurs essentiels des confrontations modernes.

Malgré une importance décisive des missiles, le char et l’avion sont restés les vecteurs fondamentaux du combat mécanisé, à condition de s’intégrer dans un système interarmes assurant soutien et protection. Si l’aviation a joué un rôle important, surtout dans la deuxième partie du conflit, son engagement n’a pas été aussi décisif qu’il le fût durant la guerre de juin 1967 : en effet, ce sont les chars et les blindés qui ont ouvert le ciel à la chasse ! La guerre d’Octobre 1973 a confirmé que la décision ne peut s’obtenir exclusivement par la voie aérienne et qu’elle doit favoriser une approche inter-armées, sinon inter-alliés dans une perspective d’élargissement des opérations.

Nombre d’enseignements des percées menées par les armées arabes en ocotbre 1973 ont été scrupuleusement étudié par les stratèges du Hezbollah libanais. En juillet et août 2006, ces derniers devaient infliger à l’armée israélienne l’une de ses plus cinglante défaite...

 

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