Rédacteur en chef
Abdel Rahim Ali
Comité des experts conseillers
Roland Jacquard - Richard Labévière - Atmane Tazaghart - Ian Hamel
ad a b
ad ad ad

La France dans le jeu mondial de 1973 La diplomatie française à la veille du conflit

samedi 06/octobre/2018 - 12:10
La Reference
طباعة
Joachim Veliocas

La fermeté du général de Gaulle suite à l’attaque non justifiée de l’armée israélienne
 contre l’aéroport de Beyrouth en décembre 1968, se concrétisa avec un embargo
 total sur les armes françaises à destination de ce « petit état sûr de lui » selon la
 formule du fondateur de la cinquième république. Le groupe Dassault aviation
 accusa le coup mais put se rattraper dès 1970 avec le contrat de vente de 110
 chasseurs-bombardiers Mirage pour la Libye. Côté chars, le pays du jeune Khadafi
 bénéficia de la livraison 200 chars de combats, déclenchant l’ire d’Israël, voyant la
 technologie française lui échapper au profit de son ennemi du jour. À l’aube de
  la guerre du Kippour, le commerce des armes françaises vers les pays arabes
 comptait pour 30 % des exportations. Ce taux augmenta par la suite durant la
 décennie.
 Georges Pompidou pressent la guerre.
Jusque-là, le Président Pompidou pensait que, la concertation à Quatre1 étant manifestement irréaliste, seuls les Etats-Unis pouvaient, en faisant pression sur Israël, parvenir à un accord intérimaire, à partir par exemple du Plan Rogers, à condition que celui-ci conduise à un règlement définitif. Mais il sentait aussi les Etats- Unis plus soucieux de leur dialogue privilégié avec l'Union Soviétique et de leur politique intérieure. Enfin, il redoutait les conséquences dans cette partie du monde du condominium américano-soviétique qui, d'une part, aboutissait à « geler » le problème, et d'autre part laissait les pays arabes lancer une offensive, seul moyen pour eux, en définitive, de débloquer la situation et de récupérer les territoires occupés depuis 1967. Dans ce contexte, la raideur d'Israël entretenue par les difficultés internes et les excès du terrorisme palestinien nourrissaient le pessimisme du président Pompidou : il prévoyait le conflit et le disait à tous ses interlocuteurs. Il lui semblait évident que plus le temps passait, et plus Israël aurait de la difficulté à défendre ses positions, ne serait-ce qu'à cause du déséquilibre démographique croissant entre elle et les pays arabes.
Une levée de l’embargo sur les armes
Avec la guerre d'octobre 1973, se reposait l'irritant problème de l'embargo des ventes d'armes aux pays du « champ de bataille », ce dernier se trouvant remis en cause par le nouveau conflit. La Libye ou l'Arabie Séoudite allaient-elles, directement ou
indirectement, intervenir ? Michel Jobert, alors ministre des Affaires étrangères (1973-1974) révéla depuis que la décision de lever l'embargo avait été prise, qu'elle était imminente en mars 1973.
Le Président de la République souhaitait la rendre publique, non pas sous la pression de gouvernements étrangers ou d'une opinion trop passionnée sur cette affaire, mais par exemple à l'occasion du périple au Moyen-Orient et en Israël que
 1 URSS, Etats-Unis, France et Israel.

devait effectuer le ministre des Affaires étrangères un peu plus tard. Le procès fait au gouvernement français agaçait particulièrement le Président Pompidou, seul chef d'Etat, après le général de Gaulle, à poser des conditions politiques dans la livraison de matériels militaires qui, de la part de tous les autres pays vendeurs du monde, sans exception, étaient livrés sans de telles stipulations. Au moment du conflit, il estimait ce débat déplacé, alors que des quantités astronomiques d'armes étaient déversées chez les belligérants au moyen de ponts aériens sans précédent depuis la guerre.
La France, compte tenu de ses amitiés arabes et de sa traditionnelle influence dans cette région, pouvait-elle, pour le Président Pompidou, jouer un rôle dans le nouveau conflit ? Le chef de l'Etat ne se faisait guère d'illusions, compte tenu de l'hostilité des deux Grands et d'Israël à toute ingérence française dans cette affaire : « Nous sommes prêts, naturellement, à contribuer à ce que l'on pourrait faire en particulier sur le plan des garanties ou d'une force de sécurité, si l'on en demande. Je crois que la tactique qui a été adoptée, et qui a consisté finalement pour les deux grandes puissances à imposer aux pays intéressés d'arrêter de se battre, d'abord, puis de parler, cette tactique sur le moment peut aboutir à quelque résultat. Je souhaite profondément que la conférence de Genève aboutisse. Nous ne ferons certainement, à aucun moment, rien par derrière ni ouvertement, pour la contrarier. Je ne crois pas qu'à l'heure actuelle une initiative française soit bien accueillie. Elle ne serait accueillie d'aucun côté, ni d'Israël, qui s'imagine, bien à tort, que la France veut sa mort, ni par l'Egypte avec enthousiasme, quoi qu'on en dise, par le simple fait qu'elle s'est engagée sur une autre voie2 ».
Aussi, en dehors des traditionnels conseils de modération, le gouvernement français ne pouvait que déplorer la reprise du conflit et les solutions retenues pour tenter de le réduire. A l'O.N.U. et ailleurs, les représentants français rappelaient la position que la France s'efforce de faire prévaloir depuis 1967 : appliquer la résolution 242, garantir de manière durable le règlement adopté (zones
démilitarisées où stationneraient des forces incluant des contingents des
membres permanents du Conseil de Sécurité) et faire en sorte que ce règlement tienne compte des droits des Palestiniens. La France, en outre, comme le déclarait Michel Jobert à l'O.N.U. le 10 octobre, est prête à faire des suggestions, à condition « que tous en veuillent et veuillent vraiment une paix juste et durable ».
La France, par contre, pouvait être le porte-parole des intérêts européens dans cette affaire. D'abord, et c'est là une attitude traditionnelle depuis 1967, elle condamne l'ingérence des Grands et le danger que fait courir l'ambiguïté de leurs relations privilégiées, comme on l'a vu dans la nuit du 24 au 25 octobre : le tête-à-tête des deux grandes puissances peut « aussi bien servir la détente que conduire à un affrontement généralisé3 ». Lorsque cette entente, impuissante à prévenir un conflit, nourri au contraire par des
livraisons massives d'armes, a pu imposer un cessez-le-feu au moment jugé
2 Entretiens du Président de la République avec la Presse, le 3 janvier 1974.
3 Déclaration du Président de la République au Conseil des Ministres du 31 octobre 1973.
 
opportun, c'est en ignorant délibérément les intérêts de l'Europe : on connaît l'apostrophe de Michel Jobert : « Traitée comme une « non- personne », humiliée dans son inexistence, l'Europe, dans sa dépendance énergétique, n'en est pas moins l'objet du deuxième combat dans cette guerre du Proche-Orient4».
Après « l'année de l'Europe » de M. Kissinger, après l'absence de consultation entre alliés atlantiques pendant le conflit, après l'exclusion de la France et de la Grande- Bretagne de la mise en œuvre de la Résolution 340 et de la conférence de Genève, la crise du pétrole atteignait de plein fouet les économies européennes. Dans une Europe, « victime oubliée du conflit », où les opinions publiques montraient leur désarroi et leur amertume, les gouvernements des Neuf adoptèrent une position commune que l'on n'aurait pu imaginer auparavant. La déclaration européenne du 6 novembre 1973 marque pour la première fois de façon explicite la position de l'Europe Occidentale à l'égard du problème du Proche-Orient : elle dissipe l'ambiguïté de la Résolution 242 en demandant le retrait de tous les territoires occupés, elle reconnaît qu'il faut tenir compte des droits légitimes des Palestiniens, elle souligne le rôle du Conseil de Sécurité et la nécessité de garanties internationales dans le règlement de la paix. Il y a là indiscutablement à la fin de 1973 un succès pour la diplomatie française : à la faveur du conflit, et grâce à la concordance de vues dans cette affaire de la Grande-Bretagne, de l'Italie et de la France, les Neuf se sont alignés sur les thèses françaises. Il faut noter que, à la demande du Président Pompidou, il n'était pas question de faire pression sur nos partenaires (la résolution du 6 novembre a été adoptée à la demande et sur l'initiative de la Grande-Bretagne). Cet accord des Neuf a constitué le seul point positif dans une crise qui, pour le reste, s'avérait désastreuse pour la France et pour l'Europe. C'est à partir de cette position européenne commune que la France a pu entraîner ses partenaires non sans réticences vers un dialogue euro-arabe.
Malgré la nouvelle donne distribuée au Proche-Orient par la guerre du Kippour, et qui a permis le spectaculaire rapprochement américano-égyptien, le Président français restait pessimiste sur les perspectives d'une paix réelle : il pensait en janvier 1974 qu'on aboutirait « à des résultats en ce qui concerne le désengagement militaire. Je pense même qu'il n'est pas exclu, encore que cela ne soit pas certain qu'il y ait quelque chose, peut-être même un accord de paix, entre Israël et l'Egypte, peut-être même tel autre de ses voisins. Mais ce que je crois, et qui me rend pessimiste, c'est que ces accords ne seront pas reconnus et admis par l'ensemble des populations des pays intéressés, et que finalement, cela risque de se présenter davantage comme une sorte d'armistice prolongé que comme une paix
définitive 5 ».
Ce qui préoccupait surtout le Président Pompidou était le renchérissement des coûts
énergétiques dont la France souffrait particulièrement, compte tenu de sa
4 Michel Jobert, dé claration à l'Assemblé e Nationale, le 12 novembre 1973. 5 Entretiens avec les journalistes le 3 janvier 1973
 
dépendance vis-à-vis du Moyen-Orient. Il en percevait les lourdes conséquences pour notre économie, pour l'inflation, pour l'emploi et pour notre balance des paiements.
Vis-à-vis des pays arabes, le Président Pompidou n'hésita pas à utiliser un langage de fermeté, notamment lorsqu'il rencontrait les représentants de l'O.P.A.E.P., MM. Abdessalam et Yamani venus à Paris le 26 novembre : « La politique de la France au Moyen-Orient n'est pas dictée par des impératifs commerciaux, mais il faut de part et d'autre substituer le dialogue à la confrontation ».
Vers le Dialogue Euro-Arabe
L'idée d'un dialogue euro-arabe prit une nouvelle impulsion avec Georges Pompidou, qui avait fait inscrire dans la Déclaration européenne de Paris qu'il convenait pour les Neuf de s'engager dans une politique d'association avec les pays méditerranéens.
Le 10 juin 1973 une rencontre à Bonn des ministres des affaires étrangères de la CEE fut marquée par l’adoption d’un texte visant à préciser l’orientation de la collaboration Euro-Arabe dans les domaines de l’Industrie, l’agriculture, la finance, les sciences et l’éducation. La rencontre de Bonn prépara le terrain au sommet euro- arabe de Paris de juillet 1974, réunissant le premier ministre du Koweit, le secrétaire général de la Ligue Arabe et le président de la Commission européenne. Une Association Parlementaire pour la Coopération Euro-Arabe (APCEA) vit le jour, destinée à favoriser les échanges dans les domaines précités, et deux rencontres annuelles furent fixées. Dès lors, le partenariat euro-arabe ne cessera de s’approfondir : sommet du Caire (juin 1975), Rome (juillet 1975), Abu Dabi (Novembre 1975) et au Luxembourg (mai 1976) où sera élaboré un système institutionnel nommé Dialogue Euro-Arabe composé de nouveaux organes, avec un Comité Général, un Comité de Coordination et un Comité de Travail. Une batterie de résolutions furent votées à l’unanimité les 7 et 8 juin 1975 à Strasbourg par l’APCEA regroupant deux-cent parlementaires européens. Ainsi, l’Europe s’ouvrit à la main d’œuvre arabe, des financements européens furent décidées dans les nombreux domaines évoquées, contre un accès privilégié aux ressources énergétiques arabes.

"